La fusion nucléaire et le syndrome de Raoult

La fusion nucléaire et le syndrome de Raoult

Je n’aime pas Raoult. Pas seulement parce que c’est un mythomane imbu de sa personne, mais surtout par sa façon de pavaner sur Youtube et dans les médias en racontant n’importe quoi (et surtout en chougnant qu’on ne lui donne jamais la parole, le cuistre). Et ce n’est pas l’affichage de son ego démesuré qui me casse le plus les pieds, mais les dégâts qu’il cause à la science.

On a déjà pas mal parlé de la perte de confiance envers la médecine, provoquée probablement par la mauvaise communication gouvernementale (eux aussi, j’ai du mal à les supporter), mais entretenue par le barbu de l’IHA de Marseille (et se serait à dessein que ça ne m’étonnerait pas). Ce type de comportement a un gros impact sur l’image qu’on les gens de la recherche en général. On leur fait croire que la science, c’est un jeu de pouvoir, une bataille d’égos et d’intérêt, une affaire d’individualisme et Vérité avec V, alors qu’il s’agit d’une longue chaîne, dont tous les maillons sont susceptibles de se nourrir de tous les autres, et où il y a des certitudes mais pas de Vérités (il faut ajouter aussi d’une nouveauté scientifique ne rend pas systématiquement caduques les recherches antérieures. Einstein n’a pas ringardisé Newton).

Bien sûr, Raoult n’est pas le premier à avoir péroré dans les médias en s’essuyant le derrière sur le protocole scientifique. Les dévires de plus en plus ubuesques de Luc Montagnier en sont des tristes exemples.
En général, ni le scientifique (qui voyait déjà en haut de l’affiche, en dix fois plus gros que n’importe qui son nom s’étaler) ni son domaine de recherche ne se sortent grandis de l’épreuve.

Chercheur au travail médiatique (allégorie).

Mais ne tirons plus sur l’ambulance et prenons un exemple qui nous changera un peu de Raoult et de sa potion magique : prenons l’exemple de la fusion froide.

En 1989, Fleischmann et Pons, deux scientifiques du MIT annoncèrent dans la presse en avant-première qu’ils avaient réussi à provoquer une réaction de fusion à température ambiante en réalisant une électrolyse de palladium dans de l’eau lourde. Mieux, ils annonçaient avoir atteint un rendement supérieur à 1 : leur électrolyse produisait plus d’énergie qu’elle en consommait ! En plus, les deux scientifiques se vantaient d’avoir battu les Tokamak avec un budget de 100000 dollars et une bassine en plastique.
La méthode est cavalière : contrairement aux usages en vigueur dans le milieu, ils n’avaient pas publié leurs travaux, ni présenté les conclusions de leurs travaux à des confrères. Cela dit, le coup de pub a très bien fonctionné : tous les JT de l’époque l’ont présenté, criant à la révolution, à l’énergie illimitée (en fait limitée seulement par la disponibilité du palladium dans le meilleur des cas, mais passons).

De bonnes têtes de vainqueurs.

La communauté scientifique accueillit la nouvelle de façon plutôt bienveillante : l’ampleur de la découverte méritait de ne pas s’arrêter à des histoires de protocole. Car oui, la fusion à basse température est domaine de recherche très sérieux.
La « fusion froide », sur le papier, ça peut marcher !

Une fusion nucléaire consiste à trouver des techniques permettant d’obliger deux noyaux atomiques à se toucher. Or, les noyaux atomiques sont chargés positivement. Par conséquent, ils ont tendance à se repousser, comme des aimants de même pôle. Mais si on les contraint, les noyaux finissent par fusionner en libérant de l’énergie. Beaucoup d’énergie. 10 fois plus que celle libérée par la fission nucléaire.

Le principe de la fusion (source IRSN).

Pour atteindre se résultat, il faut confiner suffisamment longtemps un gaz d’ions (un plasma) et en augmenter le ratio densité/température pour que les noyaux atomiques acceptent de jouer à touche-pipi. Si on dépasse la barrière de Coulomb, la réaction de fusion s’auto-entretient et on produit de l’énergie plutôt que d’en consommer.
Les réacteurs suivent ainsi le principe de Lawson : n Tt>  1021 (keV m-3 s) ou n est la densité, T la température et tE le temps de confinement.

Donc en gros, si on arrive à réaliser un plasma très très dense (presque solide mettons), on n’aura pas besoin de températures élevées pour produire de l’énergie et on pourra maintenir le confinement aussi longtemps qu’on le souhaite. Et c’est le principe de la « fusion froide » : au lieu de densifier un gaz, on utilise un solide comme le titane, le zirconium ou le plomb, qui sont capables de capturer les ions d’isotopes d’hydrogènes.

Principe de la fusion froide à l’intérieur d’un solide. Vous allez pouvoir reproduire ça chez vous, bande de veinards (Source Nasa).

On simule donc un plasma superdense. Puis on chauffe le tout jusqu’à forcer les réactions de fusion. Ce principe existe sur le papier depuis les années 50. C’est pourquoi la plupart des chercheurs n’étaient pas surpris au départ par la présentation de Fleischmann et Pons. Pouvoir simuler ainsi un plasma d’hydrogène était inattendu, mais bienvenu.

Par contre, certains détails de l’expérience étaient plus suspects : passons sur le fait que réaction se produisait à température ambiante, avec des matériaux très basiques. Il peut arriver qu’une évidence échappe à la communauté scientifique pendant des générations avant d’être découverte par un quelqu’un cherchant ce que les autres ne cherchaient pas. Par contre, la réaction ne produisait pas de neutrons, et ça, ça ne collait pas trop aux modèles atomiques pour les fusions d’isotopes d’hydrogène (on peut faire des réactions produisant très peu de neutrons avec des atomes plus lourds, mais il faut atteindre des températures de plusieurs millions de degrés). Les doutes furent confirmés par la suite, aucun laboratoire ne parvenant à produire plus d’énergie qu’il n’en fallait pour démarrer l’électrolyse.

Il y aurait eu mauvaise interprétation des résultats de la part de deux chercheurs enthousiastes. En science, ça arrive assez souvent, mais d’ordinaire, ça se passe en famille. Les chercheurs éconduits font un peu la tête, reprennent leurs travaux et la recherche avance malgré tout. Mais là, après avoir joué à Perrette et le pot de lait, c’est la honte internationale qui s’abat sur les deux chercheurs. Virés de leurs labos (qui n’aiment pas le scandale), devenus la risée du monde scientifique, ils parvinrent malgré tout à ouvrir un laboratoire chez Toyota l’année suivante, où ils dépensèrent 40 millions de dollars sans produire le moindre résultat.

Pourquoi s’étaient-ils précipités ? Ils auraient suivi le protocole habituel, qu’aurait risqué leur carrière ? Ils auraient dû se rétracter, mais ça arrive à d’autres (et même très souvent chez certains Didier Raoult). Alors pourquoi prendre le risque de se mettre toute la communauté à dos, avec une expérience mal ficelée ? A priori, parce qu’un confrère d’une université voisine s’apprêtait à publier un article sur le même sujet et qu’il fallait le griller au poteau pour des questions d’antériorité. Oui, la même raison qui pousse un certain Didier Raoult à signer chaque années des centaines de publications plus ou moins mal torchées.

Il y eut une victime collatérale : la recherche sur la fusion froide. Plus aucune publication sur le sujet ne sortit dans un journal sérieux pendant les années qui suivirent.
Une fois le scandale oublié, les recherches reprirent très discrètement. On trouve par exemple quelques articles scientifiques des années 90 tapés à la machine sur le site de l’Agence International de l’Energie Atomique (voir références plus bas). Évidemment, on désigna ce type de réaction sous un autre nom, parce que « fusion froide », c’était grillé.

On fait donc de la recherche sur le in-lattice confinement, ou confinement par maillage (traduction approximative maison). On peut trouver par exemple un papier de 2017 de l’Université de Harvard, paru dans le journal of the Physical Society of Japan. Et ça continue aujourd’hui, comme l’a annoncé relativement discrètement la Nasa fin 2020 sur son site (je vous ai publié une image tirée de l’article un peu plus haut). On ne parle plus vraiment de fusion à température ambiante, car en général, la pile saturée d’hydrogène est bombardée de neutrons ou autres joyeusetés.

Donc le coup d’éclat raté autour de la fusion froide a probablement retardé la recherche d’une dizaine d’années. Le terme Fusion froide est devenu l’une des marottes des pseudo scientifiques complotistes (qui oublient que Fleischmann et Pons ont eu tous les moyens offerts pour démontrer qu’ils ne se sont pas trompés et qu’ils n’ont jamais réussi à reproduire leurs résultats). Et le jour où on trouve une pile à fusion froide qui fonctionne, on s’arrangera pour lui trouver un habillage marketing garantie 100% sans retombées médiatiques.

Voilà les effets secondaires de tous les Raoult en quête de reconnaissance, de fond, de brevets, de gloires. La science ressort décrédibilisée, des carrières sont brisées, des axes de recherche abandonnés.
Et le plus triste dans cette histoire, c’est que ça ne sert jamais de leçons à ceux qui viennent après.

Quelques références :

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