HHhH

Cet été, j’ai beaucoup lu sur les personnages de la Seconde Guerre mondiale, et principalement du côté allemand. Outre l’excellent Château des Millions d’Années et ses suites, de Stéphane Przybylski (que je vous recommande chaudement), j’ai dans la foulée découvert HHhH, de Laurent Binet, prix Goncourt du premier roman en 2010. Je dois dire pour commencer que d’ordinaire, les Goncourts me font l’effet d’un cacheton de tranxtène. Quand je les lis, j’ai l’impression que ma vie patine, s’enfonce dans des sables mouvants. Je ressors de là sans le moindre souvenir de ce que j’ai lu, mais avec un sentiment diffus de malaise1.

Les Goncourts des lycéens et les Goncourts du premier roman me réussissent souvent beaucoup mieux. HHhH ne fait pas exception à cette règle et c’est peut-être même le meilleur livre estampillé « Goncourt » que j’ai jamais lu.

Comme tout veau qui se respecte, j’ai été influencé par l’affiche du film collé sur la jaquette (et par le fait que je n’en avais jamais entendu parler avant, probablement). Je m’attendais bien sûr à un roman tiré de l’assassinat d’Heydrich, le chef de la gestapo, influent bras droit d’Himmler au point d’hériter du surnom qui fait le titre du livre : HHhH. « Himmel Hirn heisst Heydrich2. »

J’ai eu l’agréable surprise de découvrir, en plus d’un reportage sur la mort du bourreau de Prague, un livre sur l’écriture, où un auteur se torture à l’idée de coucher sur le papier un personnage pareil et de ne pas respecter la mémoire des héros qui l’ont abattu. Dans ce livre, j’ai retrouvé beaucoup de mes propres doutes et de mes propres réflexions sur l’écriture, plus toutes celles que je n’avais pas formulées3.

Franchement, j’ai adoré.

Évidemment, j’ai lu le livre internet à la main, pour vérifier et creuser tout ce que je lisais4. Histoire d’étaler ma culture toute neuve, je vais vous parler de deux personnages secondaires que Laurent Binet effleure dans son livre. Des méchants. Ce sont souvent les meilleurs.

Alfred Helmut Naujocks

Désigné dans le livre sous le nom de Naujocks, Alfred Helmut Naujocks est l’exécuteur des basses œuvres de Heydrich jusqu’en 1941.

Source : Maxportal.hr
Source : Maxportal.hr

Rarement une gueule de brute n’aura été aussi méritée, et Laurent Binet ne lui donne rend pas suffisamment honneur de ce point de vue : ce monsieur œuvrant dans les services de renseignement SS a coordonné l’attaque du poste de communication allemand qui a servi de prétexte à l’attaque de la Pologne, enlevé des agents anglais, organisé le réseau d’espionnage SS, puis tué des gens à l’est comme à l’ouest jusqu’en 44.

C’est dans ce cadre qu’Heydrich lui demande de monter un clandé de luxe à Berlin. Heydrich (alias HHhH, alias le Fauve Blond et bientôt alias le Bourreau de Prague) est un grand amateur de ce genre de lieu de perdition, ce qui lui aurait donné l’idée (d’après Laurent Binet) d’en créer un truffé de micros pour piéger les notables en visite dans la capitale. Confidences sur l’oreiller, chantage, tous les moyens sont bons.

L’officier SS Schellenberg, espion et queutard de légende5, se charge de trouver des pétroleuses, Nebe6 un hôtel particulier, tandis que Naujocks installe les micros.

Assez vite, le chef se découvre une âme d’inspecteur de l’hygiène du petit personnel. Lorsqu’il joue au gynécologue amateur, on coupe les micros, comme il se doit (« merde, c’est le chef, quoi ! »).

Bon, sauf une fois.

Rien de bien méchant.

Et puis Naujocks l’a effacée tout de suite, hein.

Tout de suite après l’avoir écoutée…

Elle devait être marrante d’ailleurs, cette piste audio, parce qu’il semblerait qu’on en ait parlé un peu dans les couloirs des services secrets SS.

À peine, hein. Juste assez pour que ça revienne aux oreilles de Heydrich. C’est dur de garder un secret, surtout quand il est rigolo.

Ce qui est dommage, c’est que la postérité n’a pas retenu ce qui Le Fauve Blond était-il victime d’une panne ? Demandait-il à être fessé tout en bramant du Nitzsch ? Était-il déguisé en soubrette ? Autant de questions cruciales perdues à jamais dans les brumes de l’histoire.

L’orgueil de HHhH n’avait qu’un rival en termes de grosseur : son manque de sens de l’humour7. Naujocks est convoqué dans le bureau du chef et mis à pieds aussi sec. Pourquoi survit-il ? Sans doute parce que Heydrich n’est pas assez psychopathe pour faire zigouiller un homme pour raisons personnelles. Peut-être parce qu’avec le front russe qui va s’ouvrir en juin, il est inutile de se salir les mains.

Effectivement, après cet incident malheureux8 Naujocks se retrouve sur le front de l’Est comme simple soldat (d’une unité d’élite, tout de même), où il a la chance d’être rapidement blessé. Remis, il a la sagesse de se mettre au vert en Belgique, où il tue le temps en tuant des résistants (On ne se défait pas comme ça des vieilles habitudes). Fin 44, il se rend aux alliés. Il échappe au procès pour crimes de guerre en s’évadant en 46. Il s’installe à Hambourg où il mène une vie pépère jusqu’à sa mort en 66, à 55 ans. Une vie courte mais bien remplie.

Karel Čurda, le Juda de Prague

Autre gros pourri découvert grâce à Laurent Binet, le tchèque Karel Čurda.

Soldat immigré en Angleterre et enrôlé volontaire dans le contingent du gouvernement tchèque en exil, Karel Čurda est connu pour avoir trahi le commando qui avait tiré sur Reinhard Heydrich, alors que la Gestapo désespérait de mettre la main dessus.

Sa photo, facile à trouver sur des sites tchèques consacrés aux assassins du boucher de Prague, montre une belle gueule bosselée, pas super sympathique.

Et ce n’est pas qu’un effet d’auto-persuasion. D’après tous les témoignages, le bonhomme faisait cet effet à tout le monde. D’après Laurent Binet, l’homme s’était enfui de la Tchécoslovaquie  occupée plus par goût de l’aventure que par conviction politique. Son comportement en Angleterre aurait dû lui valoir d’être mis aux arrêts et écartés des corps d’élite : en effet, ses supérieurs disent de lui qu’il n’est pas très motivé, malgré des notes honorables. Ses camarades se plaignent par écrits des propos clairement pro-hitlérien qu’il tient lorsqu’il est ivre et il n’hésite pas à escroquer les Anglais qui l’hébergent quand il a l’occasion.

Pourtant, les services secrets réfugiés en zone libre écartent les plaintes et le choisissent pour opérer en pays occupé.
Grosse erreur de psychologie : sur la douzaine d’hommes envoyés, seuls Čurda et un autre n’ont pas le profil du combattant de la liberté. Les deux hommes trahiront.

Après l’attentat contre Heydrich, Čurda se tait et se planque comme les autres. Le Boucher de Prague n’est que blessé et il n’est pas content. Les nazis remuent ciel et terre pour retrouver les petits plaisantins qui ont attaqué leur chef bien aimé. Lorsqu’il meurt d’une infection. A l’époque, on n’avait pas encore bien compris qu’il ne fallait jamais refermer une plaie de blessure par balle, de peur d’enfermer un agent infectieux et provoquer une septicémie (Dieu merci, en 1942, 100% de la pénicilline disponible était détenue par les alliés).

La minute médicale

Rien n’est plus sale qu’une plaie par balle. Le projectile en lui même est plus ou moins stérile, du fait de la température de la balle en sortie de canon, mais à l’impact, elle enfonce dans le corps des morceaux de vêtements (et pour Heydrich le crin de cheval qui rembourrait les sièges de sa Mercedes décapotable). De nos jours, on nettoie la plaie qu’on laisse ouverte jusqu’à ce qu’elle se referme toute seule. Cela demande des soins quotidiens et la douleur est horrible au moins les dix premiers jours, mais on évite 90% des infections9.

Ce problème des infections liées aux blessures par balle avait été discuté avec virulence pendant la Première Guerre mondiale déjà. L’entêtement des médecins à fermer ce type de plaie n’a cessé qu’assez récemment. Comme quoi, un haut diplôme ne sert pas à grand-chose quand on manque de bon sens… Bref.

Revenons à nos moutons

À la mort d’Heydrich (agonie longue et douloureuse liée à la septicémie, avec ses propres macrophages bouffant les cellules musculaires et tout de genre de joyeusetés (bien fait pour lui)), on massacre au hasard un village entier, Lidice, soupçonné de collaboration avec l’ennemi10 et on monte la prime pour tout renseignement entraînant la capture des conjurés à 1 million de marks.

S’en est trop pour Čurda qui s’empresse de révéler aux Allemands ce qu’il sait. On rafle des dizaines de collaborateurs et leurs familles, on envoie tout ça en camps d’extermination, on attaque le repère des conjurés dans les sous-sols d’une église (les braves soldats tiendront tête aux Allemands toute une journée).

Bizarrement depuis, Čurda est plus ou moins synonyme de Juda en République Tchèque et en Slovaquie. Pas mal.

Évidemment, le pauvre a des circonstances atténuantes : il se cachait chez sa mère et avait peur de la mettre en danger.

Il était vexé d’être souvent mis sur la touche du fait de sa mauvaise réputation.

Et puis merde quoi ! Une récompense de 1 million de Marks ! On trahirait les plus beaux idéaux pour moins que ça, non ?

Après ce charmant forfait, Čurda change de nom et se met au service de l’occupant jusqu’à la fin de la guerre, où on le capturera pour le pendre. À son crédit, il assuma pleinement son geste devant ses juges, leur disant que pour 1 millions de Reich Marks, n’importe qui aurait trahi comme lui.

J’espère bien que vous n’êtes pas n’importe qui.

 

La prochaine fois, la rédaction de l’article sera confié à un invité. Ce qui arrivera régulièrement, j’espère.

Notes de bas de page.

  1. Exception faite de la Bataille de Patrick Rambaud.
  2. «  Le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich »
  3. Mais je ne vous parlerai pas de ça aujourd’hui, rassurez-vous.
  4. Bizarre, cette manie… Je devrais peut-être aller consulter.
  5. Il fait d’ailleurs un caméo dans le rôle du queutard invétéré dans le Marteau de Thor, de Stéphane Przyzbylski, édition le Bélial.Pour la petite histoire, il était perclus de calculs biliaires et mourra à 42 ans d’une occlusion intestinale. Parfois, il y a une justice.
  6. Un des futurs conjurés de l’attentat raté contre Hitler. Ça n’en fait pas un personnage sympathique pour autant, puisque (en tant que commandant d’un Einsatzgruppe), il a quelques dizaines de milliers de morts sur la conscience. Il n’a pas volé sa pendaison à un croc de boucher.
  7. What did you expect ?
  8. Indiqué dans l’ autobiographie de Naujocks, mais que Wikipedia ne mentionne pas. Faudra que j’arrange ça à l’occasion.
  9. Merci aux médecins qui ont opéré ma femme d’un kyste (qui nécessita les mêmes soins interminables) pour leurs aimables explications.
  10. Je vous recommande ce passage dans HHhH, qui montre toute l’absurdité humaine. Pour info, ce massacre contribua beaucoup à la politique jusqu’au boutiste des alliés. Une balle que les nazis se tirèrent dans le pied…

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