L’orgue : des tuyaux, de l’air et pas mal de chance.

L’orgue : des tuyaux, de l’air et pas mal de chance.

Comme je vous le disais dans l’épisode précédent, l’invention la plus géniale est fortement tributaire du contexte social et historique pour être adoptée et pour résister à l’épreuve du temps. Nous avions vu que le fusil à air comprimé avait mis près de deux mille ans à connaître le succès, après son invention initiale par Ctésibios, vers 270 avant Jean-Claude.

Au-delà des progrès de la métallurgie, il avait fallu que cette arme réponde aux besoins de discrétion des braconniers du XVIIe siècle pour qu’elle soit reprise, améliorée et diffusée largement. Mais une invention a aussi besoin d’un autre ingrédient pour traverser les siècles, et cet ingrédient, c’est la chance.

Je vais essayer de vous le montrer grâce à l’histoire d’une autre invention de Ctésibios : l’orgue(1).

Orgue 32 registres de Tournus, 1629, par Jehan Deherville et Gaspard Symon, restauré en 1994. Crédit photo : Olivier Gechter, 2014
Orgue 32 registres de Tournus, 1629, par Jehan Deherville et Gaspard Symon, restauré en 1994. Crédit photo : Olivier Gechter, 2014

Ce bon Ctésibios était sans doute le plus grand ingénieur de son temps. Il devint célèbre pour avoir conçu la première clepsydre à débit constant et surtout pour avoir conçu une corne d’abondance musicale qui animait un temple d’Alexandrie. L’instrument était actionné par du « vent artificiel », produit par un système hydaulique inspiré de la clepsydre. Dans sa lancée, il conçut une machine encore plus révolutionnaire : l’hydraule (de hydro, l’eau et aulos, double flûte utilisée à l’époque). Il s’agissait d’un instrument doté d’un clavier lié à des tuyaux coulés en bronze, alimentés en air par son système de soufflerie hydraulique(2). 

L'orgue hydraulique, suivant une représentation de Vitruve.
L’orgue hydraulique, selon Vitruve (Orgue, souvenir et avenir; Jean Guillou 2010). Notez la bouteille de jus d’ananas en bas à gauche.

Le premier orgue était né. Malgré le manque cruel d’organistes expérimentés, la création de Ctésibios fut reçue avec enthousiasme. La machine fit des petits. Au premier siècle avant J.C., on commence à citer l’orgue dans les correspondances de l’époque, ce qui montre que l’instrument était relativement courant dans les pays civilisés. Les Romains s’en servaient dans les temples, mais aussi dans les cirques et les amphithéâtres. Le clavier n’était pas si fin que ce qu’on connaît aujourd’hui mais on avait déjà inventé les registres(3). La puissance et la pureté du son étaient proverbiales. On disait que le son de l’orgue ravissait l’âme.

Et puis vinrent les chrétiens. Je ne veux pas me mettre à dos cette honorable communauté religieuse, mais ces premiers chrétiens, après avoir un temps tendu la joue gauche, se révèlèrent être aussi sympathique que les joyeux abrutis de Daesh aujourd’hui. Ils s’entretuèrent pour savoir si Jésus était un homme ou un dieu, si dieu était un ou trois, ils brûlèrent la bibliothèque d’Alexandrie comme d’autres détruisent des musées et, cerise sur le gâteau, ils interdirent la musique, allant jusqu’à confisquer et détruire les instruments de musique. Seuls les chants lithurgiques furent permis. Et cette interdiction dura près de 4 siècles ! L’horreur. Rien que d’y penser, j’ai envie de mourir.

Évidemment, il était plus facile de mettre la main sur des orgues de plusieurs centaines de kilos que de confisquer toutes les flûtes de pâtres. On trouva toujours des bardes et des troubadours, des villageois ayant caché leurs bignous sous une meule de foin, pour les ressortir à la première fête, malgré les reproches du prêtre local. L’occident perdit donc la plupart de ses musiciens professionnels et ses orgues profanes. Seuls demeurèrent les rares exemplaires construits dans des églises(4), où il devint le seul instrument toléré. Malheureusement, les rigueurs du chant liturgique en figèrent la conception, le manque de compétences en freina la propagation et les invasions barbares achèvent de détruire les orgues restant. Au VIIIe siècle, il n’en restait même plus le souvenir.  

Cette disette musicale était un drame épouvantable (un crime même). Par chance (ou plutôt « par précaution »), l’Empire Romain avait été coupé en deux. Alors que l’Empire d’Occident s’enfonçait dans l’obscurantisme, celui d’Orient s’avéra moins extrémiste. La musique s’y maintint et avec elle l’orgue. Si la même folie religieuse les avait pris (ou si l’empire Byzantin s’était écroulé plus tôt, et vu son histoire cela aurait pu arriver plusieurs fois), on imagine que le roi des instruments auraient tout bonnement disparu. Son encombrement et son prix auraient peut-être suffit à décourager les ingénieurs ultérieurs de le recréer(5). On peut dire qu’on a eu chaud !

Les Empereurs d’orient eurent donc le quasi monopole des orgues pendant 4 siècles. On se servait de cet instrument lors des cérémonies et des fêtes. C’était un objet de luxe, richement décoré, qui devint un cadeau d’ambassade très apprécié. Pépin le Bref, Roi des Francs et premier Carolingien (avant son fils Charlemagne, il ne faut pas l’oublier) eut le plaisir d’en recevoir un de la part de Constantin V Copronyme(6). L’instrument était richement décoré et équipé d’un organiste en état de marche (toute personne ayant vu un enfant s’amuser avec un orgue électronique sait que la qualité du musicien change tout). Je ne sais pas si l’existence de cet instrument développa le goût de Charles le Grand pour la musique (son goût pour les banquets y étaient aussi sans doute pour quelque chose), toujours est-il que c’est l’Empereur des Francs qui abrogea l’interdiction musicale avec la bénédiction du pape. 

Cette nouvelle règle ne provoqua pas une révolution pour autant : la musique profane était de nouveau autorisée, de même que son enseignement, mais la propagation de l’orgue resta lente. S’il est assez facile de fabriquer un tambour ou une flûte, la fabrication d’un instrument  aussi technique que l’orgue demande un savoir faire qui ne se trouvait pas sous le pas d’un cheval. Les facteurs d’orgue Byzantins et Arabes possédaient les compétences mais rares étaient les européens compétents. L’Occident se dota peu à peu de facteurs d’orgue (le premier fabriqué en Europe était l’orgue d’Aix la Chapelle en 826, grâce à un moine italien ayant vécu à Byzance) notamment en Bourgogne, mais cela ne se fit que progressivement. On avait  oublié les registres et le système de soufflerie, remplacé par des soufflets à main. Des petits orgues primitifs apparurent peu à peu dans les églises. Au XIIIe siècle la plupart des grandes villes possédait un orgue. 

Mieux, des orgues profanes firent leur apparition dans les châteaux. Cette fois, c’était (presque) sûr, l’orgue allait survivre.

Et il était temps ! Car la situation se dégradait ailleurs. 

J’aime bien la quatrième croisade. C’est la seule (avec la croisade populaire) à ne pas être entachée d’hypocrisie. Contrairement aux autres guerres saintes qui visaient à gagner de l’argent et des terres sous prétexte de religion, les croisés de la IVe croisade ne firent même pas semblant de libérer le tombeau du Christ. En revanche, ils déployèrent beaucoup d’efforts pour libérer le contenu des caisses de Constantinople. Une fois mise à sac, la ville s’enfonça dans un déclin de deux siècles et demi, jusqu’à sa chute définitive en 1453 (définitive mais digne de Fort Alamo). Pendant ces deux siècles, la ville n’était que l’ombre d’elle même : les empereurs devinrent de plus en plus pauvres, toutes les ressources ayant été cédées aux créanciers italiens et la peste s’y attarda au début du XVe siècle, ne laissant que 50000 habitants misérables face aux Turcs. Pas sûr qu’il restait un seul facteur d’orgues parmi eux. 

Dans le monde musulman, la Reconquista, les Croisades, les invasions mongoles et turques provoquèrent un déclin du métier de facteur d’orgues. 

 

L’orgue ne se développa donc qu’en occident, jusqu’à atteindre son apogée au XIXe siècle, avec le génial Aristide Cavaillé-Coll. 

De nos jours, l’appauvrissement de l’église catholique, la réduction du décorum menace à nouveau l’orgue dans certains pays (faites le tour des églises espagnoles, et vous vous rendrez compte du désastre). En France, la tradition se maintient, notamment grâce aux monuments historiques. Il s’adapte même aux nouvelles technologies, grâce aux progrès de l’acoustique et du numérique qui permet à un organiste de jouer simultanément de deux orgues distants de plusieurs centaines de kilomètres. Mais rien est joué. Une crise un peu trop longue, un désintérêt du public et tout serait à recommencer. Même une invention à succès ne se maintient parfois dans la culture humaine qu’avec difficulté. Aucune avancée n’est à l’abri : aux alentours de Châteauroux, au XVIIIe siècle, certains habitants avaient oublié l’usage de la roue(7).

Nous faisons tous partie d’une gigantesque course de relais culturel. À nous de veiller à ce que le bâton ne se perde pas.

J’espère que mon petit cour d’histoire vous a intéressé. 
La prochaine fois, je vous parlerai des grands malodorants de l’histoire. 


Note

1 – Pour en savoir plus, consulter l’excellent livre de Jean Guillou, titulaire de l’orgue de Saint Eustache : <i>l’Orgue : souvenir et avenir, ed. Symétrie, 2010. </i> La plupart des informations que je vous livre ici en sont issues.

2 – Pour la petite histoire, on crut longtemps que « orgue hydraulique » signifiait « orgue à vapeur ». Si une telle invention était effectivement réalisable, les problèmes de corrosion, de dilatation et de putréfaction (sans compter les risques de brûlures et d’incendie) rendrait l’instrument rapidement inutilisable. Voir L’Université Catholique de 1837, page 38.

3 – Registres : systèmes permettant au moyen d’un distributeur mécanique ou électrique d’orienter l’air vers un jeu de tuyaux plutôt qu’un autre. C’est ce qui permet à un seul orgue de profiter d’un grand nombre de sonorités malgré un nombre limités de claviers et de pédaliers.

4 – Ibid. On y cite une église de Compiègne dans l’Université Catholique.

5 – Je sais, pour l’avoir vu de mes yeux, que l’Université de Technologie de Compiègne a réalisé un hydraule d’après les desciptions antiques (Vitruve je suppose). On en peut pas dire qu’ils aient beaucoup communiqué autour de cette réalisation malheureusement.

6 – Copronyme veut bien dire « nom de merde » ou quelque chose d’approchant. Ce surnom colla à la peau de l’empereur après qu’il eut déféqué dans les fonts baptismaux. 

7 – Voir Histoire Buissonière de la France, Graham Robb, ed. Flammarion, Coll. Champs Histoire. Evidemment, l’absence de routes carrossables dans la région y était pour beaucoup.

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