HHhH

Cet été, j’ai beaucoup lu sur les personnages de la Seconde Guerre mondiale, et principalement du côté allemand. Outre l’excellent Château des Millions d’Années et ses suites, de Stéphane Przybylski (que je vous recommande chaudement), j’ai dans la foulée découvert HHhH, de Laurent Binet, prix Goncourt du premier roman en 2010. Je dois dire pour commencer que d’ordinaire, les Goncourts me font l’effet d’un cacheton de tranxtène. Quand je les lis, j’ai l’impression que ma vie patine, s’enfonce dans des sables mouvants. Je ressors de là sans le moindre souvenir de ce que j’ai lu, mais avec un sentiment diffus de malaise1.

Les Goncourts des lycéens et les Goncourts du premier roman me réussissent souvent beaucoup mieux. HHhH ne fait pas exception à cette règle et c’est peut-être même le meilleur livre estampillé « Goncourt » que j’ai jamais lu.

Comme tout veau qui se respecte, j’ai été influencé par l’affiche du film collé sur la jaquette (et par le fait que je n’en avais jamais entendu parler avant, probablement). Je m’attendais bien sûr à un roman tiré de l’assassinat d’Heydrich, le chef de la gestapo, influent bras droit d’Himmler au point d’hériter du surnom qui fait le titre du livre : HHhH. « Himmel Hirn heisst Heydrich2. »

J’ai eu l’agréable surprise de découvrir, en plus d’un reportage sur la mort du bourreau de Prague, un livre sur l’écriture, où un auteur se torture à l’idée de coucher sur le papier un personnage pareil et de ne pas respecter la mémoire des héros qui l’ont abattu. Dans ce livre, j’ai retrouvé beaucoup de mes propres doutes et de mes propres réflexions sur l’écriture, plus toutes celles que je n’avais pas formulées3.

Franchement, j’ai adoré.

Évidemment, j’ai lu le livre internet à la main, pour vérifier et creuser tout ce que je lisais4. Histoire d’étaler ma culture toute neuve, je vais vous parler de deux personnages secondaires que Laurent Binet effleure dans son livre. Des méchants. Ce sont souvent les meilleurs.

Alfred Helmut Naujocks

Désigné dans le livre sous le nom de Naujocks, Alfred Helmut Naujocks est l’exécuteur des basses œuvres de Heydrich jusqu’en 1941.

Source : Maxportal.hr
Source : Maxportal.hr

Rarement une gueule de brute n’aura été aussi méritée, et Laurent Binet ne lui donne rend pas suffisamment honneur de ce point de vue : ce monsieur œuvrant dans les services de renseignement SS a coordonné l’attaque du poste de communication allemand qui a servi de prétexte à l’attaque de la Pologne, enlevé des agents anglais, organisé le réseau d’espionnage SS, puis tué des gens à l’est comme à l’ouest jusqu’en 44.

C’est dans ce cadre qu’Heydrich lui demande de monter un clandé de luxe à Berlin. Heydrich (alias HHhH, alias le Fauve Blond et bientôt alias le Bourreau de Prague) est un grand amateur de ce genre de lieu de perdition, ce qui lui aurait donné l’idée (d’après Laurent Binet) d’en créer un truffé de micros pour piéger les notables en visite dans la capitale. Confidences sur l’oreiller, chantage, tous les moyens sont bons.

L’officier SS Schellenberg, espion et queutard de légende5, se charge de trouver des pétroleuses, Nebe6 un hôtel particulier, tandis que Naujocks installe les micros.

Assez vite, le chef se découvre une âme d’inspecteur de l’hygiène du petit personnel. Lorsqu’il joue au gynécologue amateur, on coupe les micros, comme il se doit (« merde, c’est le chef, quoi ! »).

Bon, sauf une fois.

Rien de bien méchant.

Et puis Naujocks l’a effacée tout de suite, hein.

Tout de suite après l’avoir écoutée…

Elle devait être marrante d’ailleurs, cette piste audio, parce qu’il semblerait qu’on en ait parlé un peu dans les couloirs des services secrets SS.

À peine, hein. Juste assez pour que ça revienne aux oreilles de Heydrich. C’est dur de garder un secret, surtout quand il est rigolo.

Ce qui est dommage, c’est que la postérité n’a pas retenu ce qui Le Fauve Blond était-il victime d’une panne ? Demandait-il à être fessé tout en bramant du Nitzsch ? Était-il déguisé en soubrette ? Autant de questions cruciales perdues à jamais dans les brumes de l’histoire.

L’orgueil de HHhH n’avait qu’un rival en termes de grosseur : son manque de sens de l’humour7. Naujocks est convoqué dans le bureau du chef et mis à pieds aussi sec. Pourquoi survit-il ? Sans doute parce que Heydrich n’est pas assez psychopathe pour faire zigouiller un homme pour raisons personnelles. Peut-être parce qu’avec le front russe qui va s’ouvrir en juin, il est inutile de se salir les mains.

Effectivement, après cet incident malheureux8 Naujocks se retrouve sur le front de l’Est comme simple soldat (d’une unité d’élite, tout de même), où il a la chance d’être rapidement blessé. Remis, il a la sagesse de se mettre au vert en Belgique, où il tue le temps en tuant des résistants (On ne se défait pas comme ça des vieilles habitudes). Fin 44, il se rend aux alliés. Il échappe au procès pour crimes de guerre en s’évadant en 46. Il s’installe à Hambourg où il mène une vie pépère jusqu’à sa mort en 66, à 55 ans. Une vie courte mais bien remplie.

Karel Čurda, le Juda de Prague

Autre gros pourri découvert grâce à Laurent Binet, le tchèque Karel Čurda.

Soldat immigré en Angleterre et enrôlé volontaire dans le contingent du gouvernement tchèque en exil, Karel Čurda est connu pour avoir trahi le commando qui avait tiré sur Reinhard Heydrich, alors que la Gestapo désespérait de mettre la main dessus.

Sa photo, facile à trouver sur des sites tchèques consacrés aux assassins du boucher de Prague, montre une belle gueule bosselée, pas super sympathique.

Et ce n’est pas qu’un effet d’auto-persuasion. D’après tous les témoignages, le bonhomme faisait cet effet à tout le monde. D’après Laurent Binet, l’homme s’était enfui de la Tchécoslovaquie  occupée plus par goût de l’aventure que par conviction politique. Son comportement en Angleterre aurait dû lui valoir d’être mis aux arrêts et écartés des corps d’élite : en effet, ses supérieurs disent de lui qu’il n’est pas très motivé, malgré des notes honorables. Ses camarades se plaignent par écrits des propos clairement pro-hitlérien qu’il tient lorsqu’il est ivre et il n’hésite pas à escroquer les Anglais qui l’hébergent quand il a l’occasion.

Pourtant, les services secrets réfugiés en zone libre écartent les plaintes et le choisissent pour opérer en pays occupé.
Grosse erreur de psychologie : sur la douzaine d’hommes envoyés, seuls Čurda et un autre n’ont pas le profil du combattant de la liberté. Les deux hommes trahiront.

Après l’attentat contre Heydrich, Čurda se tait et se planque comme les autres. Le Boucher de Prague n’est que blessé et il n’est pas content. Les nazis remuent ciel et terre pour retrouver les petits plaisantins qui ont attaqué leur chef bien aimé. Lorsqu’il meurt d’une infection. A l’époque, on n’avait pas encore bien compris qu’il ne fallait jamais refermer une plaie de blessure par balle, de peur d’enfermer un agent infectieux et provoquer une septicémie (Dieu merci, en 1942, 100% de la pénicilline disponible était détenue par les alliés).

La minute médicale

Rien n’est plus sale qu’une plaie par balle. Le projectile en lui même est plus ou moins stérile, du fait de la température de la balle en sortie de canon, mais à l’impact, elle enfonce dans le corps des morceaux de vêtements (et pour Heydrich le crin de cheval qui rembourrait les sièges de sa Mercedes décapotable). De nos jours, on nettoie la plaie qu’on laisse ouverte jusqu’à ce qu’elle se referme toute seule. Cela demande des soins quotidiens et la douleur est horrible au moins les dix premiers jours, mais on évite 90% des infections9.

Ce problème des infections liées aux blessures par balle avait été discuté avec virulence pendant la Première Guerre mondiale déjà. L’entêtement des médecins à fermer ce type de plaie n’a cessé qu’assez récemment. Comme quoi, un haut diplôme ne sert pas à grand-chose quand on manque de bon sens… Bref.

Revenons à nos moutons

À la mort d’Heydrich (agonie longue et douloureuse liée à la septicémie, avec ses propres macrophages bouffant les cellules musculaires et tout de genre de joyeusetés (bien fait pour lui)), on massacre au hasard un village entier, Lidice, soupçonné de collaboration avec l’ennemi10 et on monte la prime pour tout renseignement entraînant la capture des conjurés à 1 million de marks.

S’en est trop pour Čurda qui s’empresse de révéler aux Allemands ce qu’il sait. On rafle des dizaines de collaborateurs et leurs familles, on envoie tout ça en camps d’extermination, on attaque le repère des conjurés dans les sous-sols d’une église (les braves soldats tiendront tête aux Allemands toute une journée).

Bizarrement depuis, Čurda est plus ou moins synonyme de Juda en République Tchèque et en Slovaquie. Pas mal.

Évidemment, le pauvre a des circonstances atténuantes : il se cachait chez sa mère et avait peur de la mettre en danger.

Il était vexé d’être souvent mis sur la touche du fait de sa mauvaise réputation.

Et puis merde quoi ! Une récompense de 1 million de Marks ! On trahirait les plus beaux idéaux pour moins que ça, non ?

Après ce charmant forfait, Čurda change de nom et se met au service de l’occupant jusqu’à la fin de la guerre, où on le capturera pour le pendre. À son crédit, il assuma pleinement son geste devant ses juges, leur disant que pour 1 millions de Reich Marks, n’importe qui aurait trahi comme lui.

J’espère bien que vous n’êtes pas n’importe qui.

 

La prochaine fois, la rédaction de l’article sera confié à un invité. Ce qui arrivera régulièrement, j’espère.

Notes de bas de page.

  1. Exception faite de la Bataille de Patrick Rambaud.
  2. «  Le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich »
  3. Mais je ne vous parlerai pas de ça aujourd’hui, rassurez-vous.
  4. Bizarre, cette manie… Je devrais peut-être aller consulter.
  5. Il fait d’ailleurs un caméo dans le rôle du queutard invétéré dans le Marteau de Thor, de Stéphane Przyzbylski, édition le Bélial.Pour la petite histoire, il était perclus de calculs biliaires et mourra à 42 ans d’une occlusion intestinale. Parfois, il y a une justice.
  6. Un des futurs conjurés de l’attentat raté contre Hitler. Ça n’en fait pas un personnage sympathique pour autant, puisque (en tant que commandant d’un Einsatzgruppe), il a quelques dizaines de milliers de morts sur la conscience. Il n’a pas volé sa pendaison à un croc de boucher.
  7. What did you expect ?
  8. Indiqué dans l’ autobiographie de Naujocks, mais que Wikipedia ne mentionne pas. Faudra que j’arrange ça à l’occasion.
  9. Merci aux médecins qui ont opéré ma femme d’un kyste (qui nécessita les mêmes soins interminables) pour leurs aimables explications.
  10. Je vous recommande ce passage dans HHhH, qui montre toute l’absurdité humaine. Pour info, ce massacre contribua beaucoup à la politique jusqu’au boutiste des alliés. Une balle que les nazis se tirèrent dans le pied…

La genèse d’Évariste

 

Mon premier roman, Évariste, est un polar fantastique qui se déroule à Paris de nos jours sur fond d’occultisme (éd. Mnémos, très joli pas cher). Un environnement que je connais très bien, avec un personnage consultant (un métier que je connais), j’ai tout fait pour me simplifier la vie pour ce premier texte long (600 000 caractères quand même, moi qui suis novelliste à la base), afin de me concentrer sur les personnages et sur l’humour de situation.

Cela ne m’a pas empêché d’avoir à mener pas mal de recherches pour apporter tout le relief qu’il méritait.

Je pourrais vous parler des heures de la genèse d’Évariste, mais je ne saurais pas par quoi commencer. J’ai donc demandé à un twittos, Mathieu Bossu, de me poser quelques questions. Merci à lui.

L’activité d’Evariste en consultant en ingénierie occultisme industriel et commercial est-elle librement inspirée de cabinets réels ? À une époque les entreprises faisaient appel à des numérologues ou graphologues pour le recrutement, je ne serais qu’à moitié étonné que certains cabinets proposant de la voyance ou autre existent.

Oui, il existe des cabinets de voyances spécialisées dans le conseil en entreprise ! Après tout, un conseiller en stratégie est obligé lui aussi de parier sur l’avenir. Je vais peut-être être méchant, mais il n’y a pas de raisons que les voyants ait des résultats beaucoup plus mauvais que les consultants.

J’ignore complètement si le marché est porteur. Lorsque j’ai commencé le roman, je n’ai même pas vérifié si ce type de prestation existait.

J’avais plutôt été inspiré par deux expériences professionnelles que je vais vous raconter rapidement.

Au début des années 2000, je travaillais pour un fabricant de machines pharmaceutiques. Un de mes clients était indien. Il avait commandé un lyophilisateur pour produire des produits injectables et il devait, pour satisfaire ses clients des hautes castes, garantir que les machines étaient correctement bénies par des Bramanes avant la mise en service. Quelques années plus tard, une collègue me racontait comment, chez un grand industriel japonais, il était impensable d’envoyer une commande importante outre-mer sans avoir sacrifié aux rites shintoïstes, afin de se concilier les kamis de l’océan.

Ces anecdotes m’ont guidé tout naturellement vers le concept d’occultisme industriel.

La communication avec les défunts via ondes téléphoniques est-elle une théorie prônée par certains ou une pure invention ?

Lorsque j’ai écrit le passage où la mère d’Évariste appelle son fils depuis l’au-delà, je n’avais pas la moindre idée de ce qui se faisait dans ce domaine. J’avais surtout besoin d’ancrer mon roman dans le fantastique dès le début de l’histoire et introduire des personnages pittoresques sur lesquels Évariste pourrait s’appuyer.

Mais, suite à ta question, j’ai mené quelques recherches et j’ai en effet découvert que des voyants proposent de faire communiquer leurs clients avec des défunts par téléphone. Je ne devrai pas m’étonner : des enregistrements de soi-disant fantôme, on en fait depuis qu’on a inventé le gramophone. Bien sûr, c’est à chaque fois une bouillie de parasites inaudibles interprétable à volonté par le « médium. »

T’es-tu documenté pour la description du cabinet de voyance de Nadine ?

Le cabinet est directement inspiré des bureaux des usines pharmaceutiques Johnson & Johnson de Leeds (UK), où j’ai travaillé quelques semaines. J’ai juste supprimé l’effroyable cantine (c’était l’enfer sur Terre : il n’y avait que des barres chocolatées et du coca !) et l’infernale cellule photoélectrique qui éteignait les lampes de l’open-space si on ne bougeait pas assez pendant trois minutes d’affilée.

Le rez-de-chaussée, où madame Clédar officie, ressemble plus à la salle d’attente d’un podologue à deux ans de la retraite.

Je doute que les cabinets de voyance ressemblent à ça, en vrai.

Par contre, quand j’évoque les débuts de madame Clédar mère dans une roulotte de Denfert Rochereau, je n’invente rien. Encore aujourd’hui, il y en a une.

La déesse Angerona existe-t-elle réellement et si oui le rituel de discrétion, ou quelque chose s’en approchant, était-il pratiqué chez les Romains ?

Angerona n’est pas très connu, car elle figurait au panthéon des dieux romains (c’est à dire qu’elle n’est pas une déesse du panthéon Olympien ou autre emprunt). Elle était la gardienne du nom sacré de la ville de Rome. C’était une mission importante car on disait que Rome resterait invincible tant que ce nom resterait secret. On la représentait comme une femme portant l’index à ses lèvres, comme si elle demandait le silence.

source Wikipedia
source Wikipedia

Elle devait être efficace, car on ne sait toujours pas trop quel était ce fameux nom (ça n’a pas empêché Rome de s’effondrer). C’était aussi une déesse guérisseuse spécialisée dans les angines (ne riez pas. Avant l’invention de la pénicilline, l’angine était la 2e cause de mortalité infectieuse chez les adultes) et une déesse du renouveau, car on la fêtait au printemps.

Depuis, on a donné son nom à un papillon de nuit et à une gamme de vêtements moulants en latex noir…

Source Wikipedia ; vous auriez voulu voir la tenue en latex, hine, bande de pervers ?
Source Wikipedia ; vous auriez voulu voir la tenue en latex, hine, bande de pervers ?

Le Verseau est-il censé avoir une réelle influence sur le champ mystique terrestre dans les théories astrologiques ? Et d’ailleurs, qu’est-ce que ce champ mystique terrestre ?

Quand on cherche des idées farfelues, l’idéal est d’aller fouiller du côté des sectes New-Age. C’est très commode : elles sont capables de prédire n’importe quoi. Par exemple, l’une d’elle affirme que l’autisme est le premier stade de métamorphose du genre humain en une créature amphibienne adaptée à la montée des eaux1.

En ce qui concerne les effets du Verseau, c’est une théorie répandue d’affirmer que « quelque chose va se produire », par exemple l’arrivée d’un Jésus Christ à poil, comme dansHair. Donc pourquoi pas le retour des forces magiques dans notre monde rationnel ?

Quand à l’influence du Verseau sur champ magique terrestre, je l’ai inventée. À moins que ce ne soit une vague réminiscence des aventures du docteur Strange que je lisais quand j’étais gamin.

Cela dit, vu les principes cosmologiques que je développe dans mon roman, c’était normal de considérer que la gravité terrestre et la magie soient liées d’une façon ou d’une autre.

Peux-tu nous expliquer pourquoi le temps est censé fluctuer autour des personnes douées de divination ?

Dans Évariste, j’ai essayé de montrer un monde où la magie complète les modèles cosmologiques. Elle donne des dimensions supplémentaires comme dans la théorie des cordes, elle interagit peu ou pas avec la matière comme l’énergie noire. Elle offre des raccourcis entre certains points de l’espace-temps (pour Évariste, il est plus facile de voir différents points du temps que différents points de l’espace).

Du coup, il devenait logique d’affirmer que dans l’univers d’Évariste, toute personne ayant une aura magique modifie un peu le temps autour d’elle, puisqu’ énergie, gravité et temps sont liés.

Evariste possède le Don mais il ne s’agit pas de divination. Gideon est un sorcier. Peux-tu nous en dire plus s’il te plait ? Y a-t-il plusieurs courants/arts magiques et quelles sont les différences ?

Dans la sorcellerie telle qu’elle est décrite depuis des siècles, on distingue toujours les pouvoirs venant de l’esprit (don de voyance, de mauvais œil, de guérison par apposition des mains…), les pouvoirs venant des interactions avec des créatures magiques (chamanisme, invocations) et les pouvoirs résultants de l’utilisation de l’énergie de la nature pour réaliser des « miracles. »

J’ai repris le même système. Jacques de Blanche-Fontaine, le voyant punk, relève de la première catégorie. Il utilise un pouvoir inné de voyance comme un sens supplémentaire. Gidéon est plutôt sorcier. Il invoque des créatures, mais il relève de la 3e catégorie aussi, car il modifie le réel avec des potions. À l’inverse, Évariste ne possède que quelques connaissances d’invocation, pour avoir un peu négligé les cours de sorcellerie de sa marraine pour suivre des études d’ingénieur. Par contre, il est fort pour modifier le réel avec l’énergie mystique, par le biais d’une passe magique, d’une baguette ou d’un téléphone portable (pour lui, c’est la même chose).

Y a-t-il une inspiration concernant le Cercle des Arts Télésthétiques ?

De tels cercles existaient au XIXe siècles aux beaux jours du spiritisme. Des célébrités se réunissaient chez tel ou tel gourou pour faire tourner des tables et vomir des ectoplasmes (le gourou en profitait pour se remplir les poches. C’est que ça coûte cher, tous ces trucages).

Ils ont fini par disparaître, mais s’il existait de vrais devins, on peut supposer qu’il en serait resté au moins un. Le Cercle des Arts Télésthétiques est celui-là.

Pour la petite information, le siège du club est un immeuble réel du XVIe arrondissement. Mais en réalité, il ne s’agit pas du tout d’un hôtel particulier. L’intérieur est totalement inventé, ou inspiré des photos de maisons de prestiges et de boutiques d’antiquaires que j’ai vues ici ou là.

Peux-tu nous en dire plus sur la tribu chimbu de Nouvelle Calédonie et ses sorciers escapologistes ?

Pour en connaître plus sur les Chimbus, j’ai dû faire des frais. En effet, il y a peu d’informations sur eux sur internet. Je savais juste que c’était une des tribus les plus importantes en Papouasie Nouvelle Guinée et qu’elle fêtait les Mudmen tous les ans.

C’était tout et j’ai horreur d’inventer sur du vent.

J’ai donc acheté un livre qui m’a coûté 100€ The Chimbu: A Study of Change in the New Guinea Highlands, de Paula Brown, qui m’a coûté la bagatelle de 95€ (90€ pour le premier exemplaire que j’ai perdu dans le train au bout de 15 jours, puis 5€ pour le suivant, sans doute volé dans une bibliothèque de Pennsylvanie si j’en crois la fiche de prêt qui y est encore2).

C’est à ma connaissance le seul livre décrivant l’histoire et les mœurs des Chimbus. En gros, une éternité de combats avec les tribus voisines jusqu’à la pacification par l’effort des missionnaires3. Quand j’ai vu à quel point les Chimbus étaient belliqueux, j’ai fait de Gidéon un personnage bourru. J’ai bien fait. Ça lui va très bien.

Pour savoir comment un Papou pouvait voir notre monde, j’ai aussi acheté La tribu des Français vue par les papous de Marc Dozier et Mundiya Kepanga. Il s’agit du voyage de 2 chefs de la tribu des Hulis à travers notre pays.

C’est un livre magnifique, bourré de photos superbes et pleines de témoignages drôles ou bouleversants. Franchement, je vous le conseille.

Si vous n’avez pas le temps, la place ou les moyens de vous l’offrir, lisez ce petit article sur Monde sur les deux chefs Papous. Un beau résumé de l’esprit du livre4.

Mundiya Kepanga a écrit ses mémoires dans Au pays des hommes blancs et il revient régulièrement en France, pour visiter et donne des conférences. Si vous le croisez un jour, allez lui faire un petit coucou.

La projection astrale est souvent utilisée dans la littérature fantastique et Evariste la pratique également. Peux-tu nous en dire plus sur l’Abîme, la Frange, la projection astrale, les auras qu’on y perçoit ? Les sources et théories doivent être nombreuses sur le sujet. Quels sont les choix que tu as faits ? Par exemple, dans d’autres ouvrages, on trouve souvent la présence d’un lien magique entre le corps et l’esprit, lien qu’il ne faut pas rompre au risque que l’esprit ne puisse pas revenir dans le corps, mais cela ne semble pas le cas dans Evariste.

Évidemment, beaucoup de gourous se targuent de pratiquer le voyage astral.

En fait, j’ai assez peu creusé la question. J’ai une connaissance personnelle des techniques d’éveil, qui m’ont apporté quelques brides d’informations sur ce qu’on peut ressentir lorsqu’on change de mode de conscience. Pour le cordon ombilical et le risque de mourir s’il se rompt, je me suis beaucoup inspiré de la bande dessinée « le Lama Blanc » de Jodorowski et Bess, que j’avais lue dans les années 90. Il existe peut-être un tel cordon dans les croyances bouddhistes, mais je ne l’ai pas trouvé.

En ce qui concerne l’Abîme et le Frange, j’ai tout inventé. L’Abîme est un concept que je promène au travers de mes nouvelles depuis des années. C’est un univers parallèle composé de 3 dimensions de temps et seulement une d’espace, à l’inverse du nôtre. Dans cet univers, on reste sur place, mais on peut voyager dans tous les temps, y compris dans les univers alternatifs.

La Frange, que j’ai inventée juste pour Évariste, est une sorte de limbe à la frontière de l’Abîme, où l’on peut bénéficier des l’avantages des deux univers.

Après, on peut y voir des similitudes avec tous les mondes invisibles et les dimensions parallèles qu’on croise partout, de la mythologie à la SF.

Les objets magiques sont nombreux dans le livre : amulettes, objets maudits… y a-t-il des symboliques sur les objets et qu’elles ont été tes inspirations pour le livre? En particulier les cristaux sont souvent des vecteurs ou contenant magiques, ils sont aussi présents dans Evariste (miroir de Chronos, guérison de Coralie), quelles sont les théories sur le sujet?

Le reliquaire Kota est un objet qui existe. J’en avais même un à la maison avant de le perdre dans un déménagement.

Source wikipedia
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Source Wikipedia
Source Wikipedia

Ces statuettes sont toutes différentes, mais elles ont des points communs : elles sont faites en bois rehaussé d’alliages de cuivre, elles représentent toujours un visage humain stylisé et il y a toujours un trou par lequel on passait un sac contenant la relique.

Voler une relique ou un reliquaire vous assurait de tomber sous le coup d’une bonne grosse malédiction mortelle.

Pour les cristaux, je me suis bêtement inspiré très indirectement d’un manuel d’optique du XIXe siècle, à l’usage des médecins.

Quant aux miroirs magiques, il y en a tellement que je ne me suis pas gêné pour en inventer un de toute pièce.

J’en profite pour parler deux secondes des miroirs magiques chinois, qui désignent des miroirs en bronze poli sur lesquels on gravait très finement des caractères ou des figures qui n’apparaissaient que lorsque le soleil se réfléchissait dedans.5

Quelles sont les traditions ou sources qui t’ont inspirées ou que tu as utilisées pour les Mudmen et les élémentaires?

Les Mudmen sont des créatures du folklore Asaro, une tribu Chimbu. Ce sont des démons de la mort des Asaros et tous les ans, lors d’un équivalent local du carnaval (ou de la fête des morts), les enfants et les jeunes adultes se déguisent en Mudmen avec des masques fait de boue et d’osier.

D’autres tribus ont l’habitude de se déguiser en squelette à la même saison. C’est assez flippant.

Pour le reste, j’ai inventé en fonction des besoins.

Peux-tu nous en dire plus sur ce lieu hors du temps et avec sa volonté propre qu’est le Drapeau de la Liberté ? On parle souvent de lieux de puissance magique mais celui-ci semble un cas bien particulier.

Il est tellement particulier qu’il existe bel et bien, exactement là où je le décris : rue Copreaux dans le 15e arrondissement de Paris (métro Volontaire). J’ai à peine retouché le nom.

J’habitais à deux pas et j’y avais mes habitudes.

J’ai essayé de décrire l’endroit et son propriétaire, monsieur Qwan, le plus fidèlement possible : des livres, des sacs de riz, des bonzaïs, des nappes à carreaux, un vietnamien qui parle politique avec monsieur Qwan, des clients pittoresques qui viennent seulement aux heures creuses (le soir, la clientèle est jeune et il n’y a pas une place de libre, car monsieur Qwan cuisine très bien).

Maintenant, il est aidé de sa fille. Certains de mes lecteurs ont retrouvé le restaurant en suivant les indications du livre. Un grand moment pour moi et pour monsieur Qwan, qui était aux anges.

Dites leur bonjour de ma part si vous les voyez.

Le prochain article

Avant de revenir à Évariste, je vous parlerai de ce que j’ai appris en lisant HHhH de Laurent Binet.

  1. J’en parle d’ailleurs dans Evariste.
  2. Oui, quand j’y repense, j’ai envie de me mettre des claques
  3. Maintenant, les Papous pensent que tuer un humain, c’est aussi idiot que de boire son propre sang. Un net progrès par rapport à l’époque où tuer un humain, c’était avoir un ennemi de moins.
  4. J’aime notamment le passage où l’un d’eux dit que la guerre tribale, ce n’est pas si dramatique. Elles ne durent pas longtemps et il suffit d’éviter les flèches.
  5. Voir Robert Temple, Le génie de la Chine: 3 000 ans de découvertes et d’inventions, 2007